Que gagnons-nous à travailler ?
juin 11, 2007
Nombreux sont ceux qui ont dû se sentir concernés par la question posée au baccalauréat de philosophie ce matin. On a dû interroger les profs de philo à la fin de l’examen. Ils ont dû répondre par concepts. On a sorti Hegel du placard et sa dialectique du maître et de l’esclave. L’esclave est libre parce qu’il travaille, tandis que le maître devient l’esclave de l’esclave car il est dépendant de lui. Ne rien faire, faire travailler les autres et ne pas travailler, c’est finalement se mettre des chaînes, car l’homme a des besoins, etc…
La question devait être beaucoup plus simple dans l’esprit de ceux qui ont appris le sujet en allant au boulot ce matin, entassés dans le métro. Que gagnons-nous à respirer tous les matins la transpiration des autres, à digérer notre petit déjeuner en montant quatre à quatre les marches du bureau, à ressasser jusqu’à la salle de réunion les paroles désagréables qui ont été échangées la veille, à subir l’aigreur des uns, l’indifférence des autres… Les plus pragmatiques ont dû répondre brièvement : on gagne de l’argent. Les plus dépressifs ont dû cacher leur détresse devant l’ironie de la question. Les plus abrutis par le travail ont dû se demander pourquoi on posait la question.
Le père est rentré chez lui le soir, ahuri après dix heures de travail harassant et débilitant. Son fils, arrogant, se prenant pour le nouveau Descartes, parce qu’il avait réussi à rester assis quatre heures sans faire de boulette de papier et sans envoyer de cartouche au plafond, lui a répété avec insolence la question, prêt à lui déballer toutes ses grandes idées. Le père a écarquillé les yeux en entendant le sujet que cette année l’éducation nationale avait choisi de poser aux jeunes Français : ” Comment peux-tu bien le savoir ?”, lui a-t-il répondu.
Dimanche, alors que la France est suspendue aux lèvres des journalistes, de Sarkozy, de Ségolène, de Hollande, Arte nous a rappelé qu’il y a un monde à part : celui de l’art. Claude Lelouch est alors un jeune cinéaste, Lino Ventura au sommet de son art et Françoise Fabian épanouie. C’est La Bonne Année, aussi décalée dans le calendrier que dans l’époque. Et ce décalage nous rend sérieux : l’époque a changé. Mireille Mathieu chante faux désormais, les bandits sont devenus des casseurs arrachant les pavés sans défendre aucune cause… Mieux vaut ne pas changer de chaîne et rester sur Arte. On préfère entendre la conception que les années 70 se faisaient de la femme, plutôt que de suivre des journalistes transformés en paparazzi, suivant la voiture du nouveau chef de l’Etat, pour nous apprendre qu’il dîne au Fouquet’s. Les médias s’appauvrissent… et les films en noir et blanc ont du coup un je ne sais quoi de piquant, de neuf, qui nous émeut. La modernité est derrière nous. La modernité des romantiques est loin derrière. On peut donc être nostalgique d’une époque qu’on n’a pas connue ? Oui, on peut, répondait Elizabeth Quin interviewée par Daphné Tesson, dans A Nous Paris. Tout comme on peut avoir une certaine nostalgie de la nuit parisienne des années fastes sans l’avoir connue, rien qu’en la fantasmant !
Synopsis : Lino Ventura prépare le casse du siècle sur la Côte d’Azur, avant d’être pris dans les filets de l’amour.
Un film jubilatoire de Claude Lelouch, emblématique des années soixante-dix.
Prix du meilleur acteur (Lino Ventura) et de la meilleure actrice (Françoise Fabian), Festival international du film de San Sebastian 1973.
Elizabeth Quin vient de publier la biographie de Gérald Nanty : “Bel de nuit, Gérald Nanty” aux éditions Grasset
La Fontaine deutschéen
avril 19, 2007
Pour la sortie du film sur Jean de La Fontaine, Le Figaro* rappelait que notre fabuliste national, bien que récité dans toutes les écoles de l’hexagone et des DOM-TOM, restait terriblement méconnu. Heureusement, le film de Daniel Vigne vient apparemment combler nos lacunes. Le scénario est sans doute très criticable, comme l’écrit Le Figaro, mais il a néanmoins la volonté de nous instruire tout en nous distrayant. On peut rester perplexe : le cinéma va remplacer l’école! La question ferait sourire les professeurs agrégés qui trouvent pénibles les adaptations cinématographiques des oeuvres littéraires et des biographies d’hommes de lettres. Pourtant le cinéma, plus captivant, la plupart du temps, qu’un cours laborieusement théorique sur l’apologue, parvient à dépoussiérer les infolio en leur rendant la fraîcheur, l’insolence de leur jeunesse et de leur génie. Il rétablit le mordant d’un texte, la personnalité d’un auteur. D’aucuns vous diront que c’est de la pure fantaisie. Justement! On imagine tous les textes, on les interprète tous! Le professeur, le chercheur, n’a jamais le dernier mot! Si c’est le cas, alors le texte est mort. Les mots vivent par le fantasme qu’ils génèrent dans les imaginations les plus déréglées. Un comédien ne joue jamais la meilleure représentation possible. Il donne UNE représentation possible. Aussi le choix d’un comédien aussi inattendu qu’un Lorànt Deutsch dans le rôle titre ne doit pas prêter à rire. Allons nous faire nous-même notre propre opinion et ne laissons pas notre morgue de personne cultivée nous dicter notre jugement. Placere et docere, le cinéma s’est approprié la formule!
Jean de La Fontaine, Le Défi, Un film historique de Daniel Vigne, avec Lorànt Deutsch, Philippe Torreton et Sara Forestier
Daniel Vigne a également réalisé Fatou la malienne (2000), Comédie d’été (1989), Une femme ou deux (1985)
* critique de Valérie Lejeune, Le Figaro Magazine du samedi 14 avril 2007