Nombreux sont ceux qui ont dû se sentir concernés par la question posée au baccalauréat de philosophie ce matin. On a dû interroger les profs de philo à la fin de l’examen. Ils ont dû répondre par concepts. On a sorti Hegel du placard et sa dialectique du maître et de l’esclave. L’esclave est libre parce qu’il travaille, tandis que le maître devient l’esclave de l’esclave car il est dépendant de lui. Ne rien faire, faire travailler les autres et ne pas travailler, c’est finalement se mettre des chaînes, car l’homme a des besoins, etc…
La question devait être beaucoup plus simple dans l’esprit de ceux qui ont appris le sujet en allant au boulot ce matin, entassés dans le métro. Que gagnons-nous à respirer tous les matins la transpiration des autres, à digérer notre petit déjeuner en montant quatre à quatre les marches du bureau, à ressasser jusqu’à la salle de réunion les paroles désagréables qui ont été échangées la veille, à subir l’aigreur des uns, l’indifférence des autres… Les plus pragmatiques ont dû répondre brièvement : on gagne de l’argent. Les plus dépressifs ont dû cacher leur détresse devant l’ironie de la question. Les plus abrutis par le travail ont dû se demander pourquoi on posait la question.
Le père est rentré chez lui le soir, ahuri après dix heures de travail harassant et débilitant. Son fils, arrogant, se prenant pour le nouveau Descartes, parce qu’il avait réussi à rester assis quatre heures sans faire de boulette de papier et sans envoyer de cartouche au plafond, lui a répété avec insolence la question, prêt à lui déballer toutes ses grandes idées. Le père a écarquillé les yeux en entendant le sujet que cette année l’éducation nationale avait choisi de poser aux jeunes Français : ” Comment peux-tu bien le savoir ?”, lui a-t-il répondu.